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Full text of "P.J. Proudhon"

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Maurice Harmel 



PORTRAITS D'HIER 
P.-J. PROUDHON 
No. 10 



140 

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#10 
1909 



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MIÈRE ANNÉE. — N° 10 

/" Août 1909 = 



Portraits dHier 



P.=J. PROUDHON 



Par MAURICE HARMEL 




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gC CENTIMES 



PORTRAITS D'HIER 

Études sur la Vie, les Œuvres et l'Influence des Grands Morts de notre temps 

Publication bi-mensueile illustrée ; le l'"" et le 15 de chaque mois 



LÉON Werth 
R. DE Marmande 
Georges Pioch 
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Gaston Syffert 
Amédée Dun'ois 
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coiuiité de i^édactiojsl 

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l. et m. bonneff 
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Chaque numéro : 25 centimes franco — Etranger : 0.30 

Paraîtra le ly août : COURBET, par ^L■iURICE Robin. 



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En faisant paraître cette nouvelle revue nous nous proposons un double but : 

1° Présenter à ceux qui les ignorent ou ne les connaissent qu'imparfaitement, les 
hommes qui ont contribué à former la pensée moderne sous ses expressions : artistique, 
littéraire, scientifique et politique ; 

2° Mettre de l'Unité, introduire un ordre dans la multitude des sensations éveillées 
en nous par les productions du génie humain. 

Peintres, littérateurs, théoriciens, musiciens, savants, hommes politiques et hommes 
d'action ; maîtres illustres consacrés par la renommée ; gloires plus obscures dont la 
notoriété ne dépassa jamais le cercle d'une élite, mais dont l'influence fut néanmoins 
prépondérante ; en un mot, tous ceux de nos aînés qui ont suscité les grands 
mouvements d'idées de la fin du xix* siùcle et du commencement du xx*, ou enrichi 
d'un joyau nouveau la couronne de l'art, prendront place dans celte galerie. 

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FRAN'CE, ALGÉRIE, TUNISIE 1 ÉTRANGER & AUTRES COLONIES 



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o Adresser tout ec qui eoneerne " Portraits d'Hier " o 
H. fRBt^E., 20, Rue du Uouvre, et 131, I^ue Saint-Honoré — PATOIS (l"). 

■ ^-L 



Portraits d^hicr 



N° 10. — P' Août 1909 



P.-J. Proudhon 



L'œuvre de Proudhon a eu, jusqu'ici, une fortune étrange et 
singulière. On l'a parfois exaltée au-delà de toute mesure ; on 
l'a surtout dénigrée et méconnue. Le vigoureux penseur a été en 
butte aux attaques les plus injustifiées et les plus haineuses. Sur 
lui, plus que sur tout autre, l'hostilité de ses contemporains s'est 
traduite par des pamphlets passionnés, des caricatures imbéciles 
ou des calomnies crapuleuses. On l'a traité d'épouvantail, d'indi- 
vidu farouche, défiant, cynique, de sophiste, d'utopiste et de sec- 
taire, de charlatan et de malade ; on a dit tantôt qu'il était incohérent, 
tantôt qu'il n'avait aucune originalité. Les journalistes de l'époque 
ont écrit de longues tirades sur son orgueil extravagant et son 
amour-propre insensé. Eugène Pelletan, après d'autres, a dit de lui 
qu'il tirait des coups de pistolet dans la rue pour faire retourner les 
passants. Un goujat de lettres, <( biographe pamphlétaire, artisan 
d'infamie », le réactionnaire et clérical Mirecourt, l'a diffamé sans 
vergogne. L'esprit de parti a même poussé certains jusqu'à lui dénier 
tout style ! 

Peu d'hommes ont été attaqués comme lui et avec un tel ensemble. 
Et ce n'étaient pas seulement les bourgeois réactionnaires et les suppôts 
de sacristie qui se livraient à cette débauche d'injures contre un 
écrivain pauvre et probe dont ils ne pouvaient attaquer la vie privée, 
mais encore les politiciens de gauche l'injuriaient d'autant plus qu'il 
paraissait plus près d'eux. 

Passions politiques, pourrait-on dire, polémiques exagérées d'un 
moment! Les passions ne se sont pas tues pour tout ce qui touche à 
Proudhon. Son nom, après im demi-siècle, suscite encore des con- 
troverses : il est toujours actuel. 

C'est un éloge; le socialiste franc-comtois n'a pas de meilleurs 
avocats que ses adversaires présents. N'est-il pas extraordinaire qu'on 
le prenne encore à partie? M. Desjardins, qui a écrit sur lui deux 
gros volumes, se plaît à le considérer comme le plus grand des socia- 
listes et à croire que lorsqu'il aura critiqué son œuvre avec un parti- 



292 • PORTRAITS D HIER 

pris évident, il aura démoli le socialisme (i). D'un autre côté, certains 
sont allés jusqu'à nier qu'il ait été socialiste! 

Enfin, Proudhon a rencontré, de nos jours, d'excessifs pané- 
gyristes : des auteurs se sont servis de lui dans le but de combattre 
Marx et le marxisme. Cependant, M. Ed. Droz l'a étudié dans un 
livre sincère, parfois discutable et superficiel mais toujours plein de 
charme (2). 

On avait cru épuisée l'influence proudhonienne, on la tenait pour une 
chose historique, achevée, et voici que l'œuvre du grand écrivain 
soulève toujours des discussions et se montre plus féconde que 
jamais. On dispute sur le point de savoir s'il a ou non inspiré le syn- 
dicalisme, on revient à ses thèses, on commente avec faveur ses livres 
un peu oubliés naguère, et il y a incontestablement une renaissance 
du proudhonisme. 

Cette brève étude n'a pas la prétention de trancher les problèmes 
soulevés autour de ce prodigieux esprit qui a eu des disciples aussi 
divers dans leurs conceptions sociales que Chaudey, Beslay, Tolain et 
Bakounine. Mais peut-être, en restituant sa physionomie sous un jour 
plus vrai, pourra-t-elle contribuer à le faire connaître et aimer davan- 
tage. 



Pierre- Joseph Proudhon naquit le 15 janvier 1809, à Besançon, non 
pas au faubourg de la Mouillière, comme l'ont écrit la plupart de ses 
historiens, mais rue du Petit-Battant ; déjà « la vieille ville espagnole » 
avait donné au socialisme le babouviste Momoro et Charles Fourier. 
Le père du futur écrivain était un brave homme, honnête mais d'intel- 
ligence bornée ; sa mère était vraiment une femme supérieure. Pierre- 
Joseph avait de qui tenir: son grand-père maternel, dont il a conté 
l'histoire, avait donné du fil à retordre aux agents de l'ancien régime, 
et l'un de ses oncles était un farouche anticlérical. 

Le père était brasseur; il débitait lui-même la boisson qu'il fabri- 
quait et son jeune fils lui servait de garçon de cave. Peu après, la 
famille s'en fut vivre à la campagne, et Pierre-Joseph abandonna 
les tonneaux pour soigner le bétail. Oh ! cette vie ae pâtre, comme il 
devait s'en souvenir plus tard ! 

« Quel plaisir autrefois, écrivait-il en 1858, de me rouler dans les 
hautes herbes que j'aurais voulu brouter, comme mes vaches; de 
courir pieds nus sur les sentiers unis, le long des haies; d'enfoncer 
mes jambes, en rechaussant [rebinant] les verts turquies, dans la 
terre profonde et fraîche! Plus d'une fois, par les chaudes matinées de 



(i) A. Desjardins : Proudhon (1896). 
(2) E. Dro2 : P.-f. Proudhon (1909). 



P.-J. PROUDHON 293 

juin, il m'est arrivé de quitter mes habits et de prendre sur la pelouse 
un bain de rosée... Tout le jour, je me remplissais de mûres, de rai- 
ponces, de salsifis des prés, de pois verts, de graines de pavots, d'épis 
de maïs grillés, de baies de toute sorte, prunelles, blessons, alises, 
merises, églantines, lambrusques, fruits sauvages; je me gorgeais 
d'une masse de crudités à faire crever un petit bourgeois élevé gen- 
timent, et qui ne produisaient d'autre effet sur mon estomac que de 
me donner le soir un formidable appétit... 

« ... Que d'ondées j'ai essuyées! Que de fois, trempé jusqu'aux os, 
j'ai séché mon habit sur mon corps, à la bise ou au soleil ! Que de bains 
pris à toute heure, l'été dans la rivière, l'hiver dans les sources ! Je 
grimpais sur les arbres; je me fourrais dans les cavernes; j'attrapais 
les grenouilles à la course, les écrevisses dans leurs trous, au risque 
de rencontrer une affreuse salamandre, puis je faisais, sans désemparer, 
griller ma chasse sur les charbons... (i) » 

C'était alors un « petit blondin fluet », de santé médiocre, frêle et 
même chétif. Ce fut pour le petit pâtre un déchirement lorsqu'un ami 
de la famille obtint pour lui une bourse d'externe au collège royal. 
« Mais qu'était-ce que la remise de cent vingt francs pour une famille 
où le vivre et le vêtir étaient toujours un problème (2)? » Malgré la 
misère qui talonnait les siens, Proudhon fit de brillantes études. Il allait 
en classe en sabots, et nu-tête parce qu'il n'avait pas de coiffure. Il 
achevait ses devoirs sur une borne après avoir emprunté les bouquins 
d'im condisciple plus fortuné. « J'ai subi cent punitions, disait-il encore, 
pour avoir oublié mes livres : c'est que je n'en avais point. » Ses 
jours de congé, il les employait aux travaux des champs et de la 
maison. Mais la gêne se faisait plus dure : un jour de distribution de 
prix, c'était en 1826, il fut seul pour chercher ses récompenses ; ses 
parents ne purent assister à ses succès, car ils étaient à l'audience du 
tribunal pour s'entendre condamner à perdre un procès qui leur coûta 
le champ dont ils vivaient. « Je retrouvai notre famille consternée, 
ma mère dans les pleurs... Ce soir-là, nous soupâmes tous au pain et 
à l'eau. » 

Il fit cependant sa rhétorique, étudia les auteurs de philosophie, mais 
ne passa point son baccalauréat, sans doute faute d'argent pour payer 
les frais d'examen. La misère, les humiliations, les rancœurs de ces 
années de collège n'influèrent point sur son esprit et il demeura l'ami 
de ses condisciples riches, malgré la divergence de leurs carrières. 

A la fin de 1827, en guise de complément à ses études, il dut 
apprendre le métier de typographe, mais le travail lui plaisait : il en 
avait déjà compris la noblesse qu'il devait plus tard célébrer «dans des 



(i) De la Justice, t. II, p. 90. 

(2) Lettre à l'Académie de Besançon (31 mai 1837). 



»94 PORTRAITS D HIER 

pages admirables. Il travailla dans trois imprimeries de Besançon, 
subvenant aux besoins de sa famille, puis s'en fut comme pion au col- 
' lège de Gray durant quelques semaines. Le travail se faisant rare, il 
dut quitter sa ville et son pays (1830), « prendre le costume et le 
bâton du compagnon du tour de France, et chercher, d'imprimerie en 
imprimerie, quelques lignes, à composer, quelques épreuves à lire. » 
lî se rendit d'abord à Neufchâtel (Suisse) ; son ami Fallot, savant mort 
trop jeune, l'appela à Paris: il arriva dans la capitale en 1832, assista 
à l'épidémie de choléra au cours de laquelle succomba son camarade. 
Il était malaisé de trouver du travail dans la panique et il repartit 
pour le Midi. Il s'embaucha à Marseille, à Draguignan, à Toulon où il 
exposa au maire, surnommé Tripette, sa théorie du droit au travail, non 
sans causer quelque ahurissement au personnage. Il revint ensuite à 
Arbois (Jura), refusa l'offre de diriger nn journal bisontin que lui fit le 
phalanstérien Muiron; enfin, il revint dans sa ville natale en 1833. 
Fendant deux années, il y fut heureux grâce â son travail, mais la 
tâche quotidienne ne suffisait plus à l'ancien ^lauréat du collège qui 
lisait avec acharnement, assimilant tant bien que mal de nombreux 
livres. 

En 1836, il devint patron d'une imprimerie avec deux associés; il 
put un instant se croire tranquille, mais l'entreprise périclita l'année 
suivante lorsqu'une maladie l'eut obligé à s'absenter quelques semai- 
nes. Il publia alors un Essai sur la grammaire générale à la suite d'une 
réimpression d'un livre de l'abbé Bergier, Eléments primitifs des iaur- 
gués; cette première œuvre était confuse et mal digérée, il la remania 
ensuite sous le titre : Recherches sur les catégories grammaticales (1838) 

Laissé sans ressources par la débâcle de son entreprise (qui ne fut 
liquidée qu'en 1843), Proudhon se mit sur les rangs pour obtenir la 
pension Suard, qu'en l'honneur de cet académicien oublié l'Académie 
de Besançon décernait tous les trois ans à un jeune homme. Il 
fallait être bachelier et Proudhon décrocha sa peau d'âne, après quoi 
il fit acte de candidature. L'Académie l'agréa (1838); c'était une rente 
de 1.500 francs qui appartenait pour trois ans au jeune imprimeur. 

Dans sa lettre de candidature, il avait déclaré que « né et élevé dans 
la classe ouvrière, lui appartenant encore, aujourd'hui et à toujours, 
par le cœur, le génie et les habitudes, et surtout par la communauté 
des intérêts et des vœux », il s'efforcerait de « travailler sans relâche, 
par la philosophie et par la science, avec toute l'énergie de sa volonté 
et toute la puissance de son esprit, à l'affranchissement de ses frères 
et compagnons », les travailleurs. Cette profession de foi effara bien 
un peu l^s académiciens, qui la lui firent retoucher, mais ils ne pou- 
vaient prévoir que leur protégé allait devenir un terrible contempteur 
de l'ordre social. Ne rions pas trop, toutefois, de ces grands hommes de 
province dont la méprise permit à Proudhon de devenir ce qu'il fut. 



P.-J. PROUDHON 293 

Riche d'espoir et d'enthousiasme, léger d'argent, le nouveau pension- 
naire arriva à Paris en novembre. On l'avait flatté, on lui avait fait 
entrevoir des distinctions officielles et des honneurs faciles, mais il 
avait peu de goût pour le droit et la médecine et se sentait davantage 
attiré par d'autres études moins accessibles, par la philosophie et 
l'économie politique. Il suivit les cours de quelques professeurs réputés, 
sans beaucoup d'enthousiasme, et étudia les économistes. Pour aider 
encore ses parents, il fut correcteur à VEpoque, journal carliste avec 
lequel il se brouilla sans tarder, et il écrivit des articles pour VEncy- 
clopédic catholique Parent-Desbarres. Quand celle-ci eut suspendu 
sa publication, ce fut la misère avec, un moment, de terribles désirs de 
suicide. Le besoin d'écrire le tourmentait : l'Académie de Besançon 
avait mis au concours un sujet sur lequel il écrivit De l'Utilité de la 
célébration du dimanche, ouvrage plein d'idées confuses, originales et 
subversives, qui, naturellement, n'obtint pas le prix. 

Ce mémoire contient en germe presque toutes ses idées de l'avenir. 
L'auteur venait de passer le Rubicon, comme il le dit lui-même : il 
condamnait déjà la propriété; avec les pensées qui tourbillonnaient 
dans sa tête sur ce sujet, il voulut écrire une nouvelle œuvre. Il la 
voyait terrible et son imagination l'emportait: « Le style en sera 
âpre et rude; l'ironie et la colère s'y feront sentir; c'est un mal irré- 
médiable. Quand le lion a faim, il rugit... Malheur à, la propriété ! 
Malédiction (i)! » A un. cousin, sans doute en réponse à une lettre 
touchant son livre, puisqu'il déclare n'être « ni saint-simonien, ni 
fouriériste, ni babouviste, ni d'aucune entreprise ou congrégation 
réformiste », il dit: « Je fais im ouvrage diabolique qui m'effraie 
moi-même; j'en sortirai brillant comme un ange ou brûlé comme un 
diable. » (24 mai 1840.) « On n'a vu là qu'un immense orgueil ; il y a 
surtout une immense espérance, excitée par les sentiments les plus 
hauts, excusée par la conscience du génie (2). » 

Qu'est-ce que la propriété? ou recherches sur le principe du droit 
et du gouvernement parut en 1840. Voiei un passage caractéristique du 
début: « Si j'avais à répondre à la question suivante: Qu'est-ce que 
l'esclavage? et que d'un seul mot je répondisse: C'est l'assassinat, ma 
pensée serait d'abord comprise. Je n'aurais pas besoin d'un long dis- 
cours pour montrer que le pouvoir d'ôter à l'homme la pensée, la 
volonté, la responsabilité, est un pouvoir de vie ou de mort, et que 
faire un homme esclave, c'est l'assassiner. Pourquoi donc, à cette autre 
demande. Qu'est-ce la propriété? ne puis-je répondre de même, c'est le 



(i) Lettre à Ackermann (12 février 1840). — La correspondance de Proudhon, si 
intéressante pour l'étude de sa vie et de ses idées, a été recueillie par sa fille 
Catherine et publiée par son ami Langlois en 1874-1875. Elle forme quatorze 
volumes. 

(2) E. Droz, ouv. cité, p. 115. 



296 PORTRAITS d'hier 

vol^ sans avoir la certitude de n'être pas entendu?... Je prétends que ni, 
l'occupation, ni le travail, ni la loi ne peuvent créer la propriété, qu'elle 
est un effet sans cause; suis-je répréhensible? Que de murmures 
s'élèvent ! La propriété, c'est le vol! Voici le tocsin de 93 ! Voici le 
branle-bas des révolutions ! » 

L'étudiant franc-comtois, qui avait hésité un moment sur la route 
à suivre, se révélait à lui-même et au public économiste et philosophe. 
Qu'est-ce que la propriété? demeure un ouvrage considérable et qui 
fait date dans l'histoire du socialisme. « Proudhon, disait Karl Marx 
en 1845, soumet le principe fondamental de l'économie politique, la 
propriété, à un examen critique, le premier décisif, sans ménagement 
et scientifique en même temps. » L'auteur inaugurait la critique socia- 
liste moderne: il avait appris l'économie chez les professeurs officiels 
de l'école bourgeoise, et il se fondait sur leur enseignement même 
pour démontrer, par l'examen et l'analyse, qu'en droit comme en raison 
la propriété ne se justifie pas. 

Dès lors, c'en est fait des déclamations humanitaires des utopistes 
bâtissant dans les nuées de merveilleuses Salentes ! Le nouveau venu 
apporte encore autre chose: à la place de l'écriture abstraite et molle 
des réformateurs de son époque, il met son merveilleux style, âpre et 
fort, divers comme la vie, robuste comme les chênes qui virent son 
enfance et tumultueux comme sa pensée ! 



On imagine sans peine que les académiciens de Besançon, auxquels 
il avait malicieusement dédié son livre, furent effrayés d'avoir produit 
un tel pupille ; cependant, ils ne persistèrent pas dans leur dessein 
d'enlever sa bourse à Proudhon. Celui-ci réédita sa thèse désormais 
fameuse: « la propriété, c'est le vol », dans deux volumes: Lettre à 
M. Blanqui [frère de l'Enfermé], et Avertissement aux propriétaires 
ou lettre à M. Victor Considérant, s'adressant ainsi à un professeur de 
l'école orthodoxe et à un des représentants qualifiés du socialisme 
utopique. 

U Avertissement (1842) ne fut pas du goût de la justice, et l'auteur 
fut traduit, le 3 février, devant la cour d'assises de Besançon. Là, il 
présenta aux jurés, pour sa défense, pendant deux heures, « un pâté 
d'économie politique si difficile à digérer et à saisir que tout le monde 
avoua n'y avoir rien compris ». En tout cas, il fut acquitté. 

Il revint à Paris à pied, fut pendant cinq mois secrétaire d'un 
jnageau tribunal de commerce et se rendit ensuite à Lyon où l'un de ses 
anciens condisciples tenait une entreprise de transports par eau. Prou- 
dhon fut un employé modèle, mais il n'oubliait pas sa vocation d'écri- 
vain. Il publie bientôt des œuvres d'inspiration diverse : De la Création 



P.-J. PROUDHON 297 

de l'Ordre dans l'Humanité (1843), livre raté à son propre jugement; 
Le Miserere ou la pénitence d'un roi et De la concurrenee entre les 
chemins de fer et les voies navigables (1845) '> avec ce dernier ouvrage 
où il mettait à profit ses connaissances professionnelles, il revenait aux 
questions d'économie, et Tannée suivante il donna au public les 
deux volumes du Système des contradictions économiques ou Philo- 
sophie de la misère. Ce livre mérite qu'on s'y arrête et qu'on s'étende 
sur cette époque de la vie de son auteur. 

Son emploi l'amenait fréquemment à Paris où il se trouvait en 
rapport avec les principaux socialistes et participait à leur propagande. 
Il connut des réfugiés étrangers qui devaient plus tard se faire un 
nom dans l'action sociale, Marx, Grùn, Bakounine, et sans doute aussi 
ces premières organisations d'ouvriers allemands qui devaient être 
le prétexte du Manifeste coninnmiste. 

Une lettre de Grùn, datée du 4 janvier 1845, nous donne un portrait 
jeune et enthousiaste de Proudhon : « Un visage ouvert, un front 
merveilleusement plastique, des yeux bruns admirablement beaux, 
le bas de la figure un peu massif et tout à fait en harmonie avec la forte 
nature montagneuse du Jura, une prononciation énergique, pleine, 
volontiers rustique, surtout si on la compare au gracieux gazouillement 
parisien ; un langage serré, concis, avec un choix d'expressions d'une 
justesse mathématique, un cœur plein de calme, d'assurance, de gaieté 
même ; en un mot, un homme beau et vaillant contre tout un monde ! » 

Il faut corriger ce portrait un peu trop poétique : « un corps assez 
maigre, dit son ami Darimon, mais fort et osseux dans une grande 
redingote vert-bouteille qui lui descendait jusqu'aux talons » ; la 
figure du « petit blondin fluét » s'était un peu empâtée et alourdie ; 
ses cheveux étaient rares, pâles et fins ; son grand front méditatif 
surmontait deux yeux très clairs qui louchaient légèrement derrière 
ses lunettes; sa démarche était lourde, hésitante, assez embarrassée et 
timide ; il se vêtait simplement et sans aucune recherche. 

Avec Marx, plus tard avec Grùn, Proudhon s'initia tant bien que mal 
à la philosophie de Hegel ; il le fit avec acharnement et un succès 
médiocre. « Fâcheux service, disait ensuite le célèbre théoricien du 
Capital ! Je l'infectai d'hégélianisme. » Bakounine fut, lui aussi, mis à 
contribution. Herzen raconte que l'écrivain français allait souvent 
entendre, dans leur appartement de la rue de Bourgogne, le Hegel de 
Bakounine et la musique de son ami Reichel. « Un soir (c'était en 
1847), Karl Vogt, qui demeurait aussi dans la rue de Bourgogne et 
rendait souvent visite à Reichel et à Bakounine, parut ennuyé d'écouter 
les discussions éternelles sur la phénoménologie et s'en alla chez lui. 
Le lendemain matin, il revint pour chercher Reichel, avec lequel il 
devait aller au Jardin des Plantes. Etonné d'entendre à cette heure 
matinale une conversation animée dans la chambre de Bakounine, il 



298 PORTRAITS d'hier 

ouvre la porte et que voit-il ? Proudhon et Bakounine assis à la même 
l^lace où il les avait laissés la veille, devant le feu éteint de la cheminée, 
terminant par quelques phrases brèves les débats qu'ils avaient entamés 
le soir. » 

Nous avons peine à comprendre maintenant l'engoûment de la 
jeunesse d'alors pour la philosophie hégélienne qui se prêtait aussi 
bien à la justification du présent qu'aux spéculations sur l'avenir. 
C'est une preuve frappante de la relativité des opinions que la fortune 
de cette métaphysique dont nous avons perdu le sens. Proudhon, avec 
son imagination vive, son intelligence toujours en bouillonnement 
mais assez peu apte aux théories transcendentales, réussit mal à 
s'assimiler un enseignement d'ailleurs défectueux. Quand il déclare 
n'avoir pas lu Hegel, il faut bien le croire puisque celui-ci n'avait pas 
été traduit et qu'il ne pouvait le lire dans la langue originale. Pour le 
comprendre d'ailleurs, il fallait être Allemand ou Slave, et Proudhon 
ne l'était à aucun point. Les abstractions hégéliennes ne représentaient 
rien à son esprit et, sans y prendre garde, il les transformait en 
données plus concrètes. 

La logique le séduisit pourtant au point de croire qu'un système de 
dialectique pouvait le conduire infailliblement à la vérité. Le raisonne- 
ment ne fut plus pour lui que l'exposé d'une thèse, d'une antithèse 
contraire, et la conclusion une synthèse qui s'efforçait de dégager le 
vrai des deux propositions contradictoires. Fâcheux service, en vérité, 
que celui qui avait amené un esprit supérieur et original à se sou- 
mettre au joug d'une discipline pour laquelle il n'était pas fait! 

INIarx, devenu plus tard son adversaire et son détracteur, a eu 
beau jeu pour relever, dans son livre Misère de la Philosophie, toutes 
les erreurs, tous les parallogismes dont Proudhon a farci le raison- 
nement des Contradictions économiques. Il l'a fait avec beaucoup 
de "raison et plus de méchanceté encore. Mais il faut remarquer 
que les oeuvres de Proudhon valent autant par leurs développements 
que par leur ordonnance: aussi sont-elles difficiles à analyser. Son 
esprit puissant dépasse forcément les bornes qu'une dialectique étroite 
voudrait lui imposer. Ce livre, par exemple, est plein d'idées qui se 
sont fait jour en dehors de la logique. En veut-on une preuve ? 
Proudhon remarque que la division du travail est nécessaire : c'est 
une analyse qui sépare les divers éléments de la production ; après 
cette division vient la tâche de la machine qui réunit à nouveau ce 
que la première avait dissocié: c'est une synthèse. Analyse, synthèse, 
ce sont les deux opérations essentielles de l'esprit qui cherche, expé- 
rimente, raisonne et apprend, donc le travail doit être le mode univer- 
sel de l'enseignement moderne. 

On s'étonne ! Sans doute la conclusion est étrange et on ne l'aurait 
guère attendue logiquement, mais si bizarre qu'elle paraisse, elle 



P.-J. PROUDHOM 299 

contient en germe une des idées directrices de notre syndicalisme: 
l'enseignement doit être professionnel, par opposition à l'école clas- 
sique faite par la bourgeoisie et responsable, comme le remarque 
déjà Proudhon, du nombre des déclassés... 

« ... Guidés par l'idée que nous nous sommes faits de la science 
sociale nous affirmerons contre les socialistes et les économistes, non 
pas qu't7 faut organiser le travail, ni qu'il est organisé, mais qu'il 
s'organise (i). » 

Déjà l'idée de Proudhon se précise. Il se tient à distance des uns et 
des autres. Le travail est en train de s'organiser depuis le commen- 
cement du monde. L'économie politique, science d'observation, nous 
enseigne les premiers rudiments de cette organisation; sans doute les 
socialistes ont raison quand ils disent qu'elle est insuffisante et tran- 
sitoire, mais ils se trompent quand ils en veulent fonder une nouvelle 
sur des bases inconsistantes et quand ils abdiquent la tradition pour 
l'utopie; d'autre part, les économistes ont tort quand ils considèrent 
leurs observations comme des vérités éternelles et se refusent à tout 
progrès. 

Proudhon examine tour à tour et avec un bonheur divers, la divi- 
sion du travail, le machinisme, la concurrence, le monopole, l'impôt, 
le libre échange et le protectionnisme, le crédit, la propriété, la com- 
munauté, la population, en faisant ressortir et en opposant les avan- 
tages et les inconvénients de chaque système. Partout, il rencontre 
des effets contradictoires, des conflits qu'on ne pourra résoudre qu'a- 
près avoir déterminé « la loi suivant laquelle les produits se. propor- 
tionnent dans la richesse sociale », en établissant la théorie de la « va- 
leur constituée ». 

Laissons cette thèse, très intéressante à bien des points de vue, 
mais qu'on ne peut exposer et discuter utilement ici. Il faut se borner 
à noter déjà la tendance de Proudhon à tout traduire par des concepts 
psychologiques, et cette idée qui le poursuivra toute sa vie que la con- 
clusion de l'économiie politique, c'est la justice. 

Une de ses études, souvent dénaturée pour les besoins d'une cause, 
demande qu'on s'y arrête un peu : celle sur la communauté, dans 
laquelle Proudhon critique durement les socialistes de son temps. 
D'aucuns s'en sont servi pour déclarer que le penseur franc-comtois 
n'était pas socialiste ; mais combien de fois faudra-t-il répéter qu'il 
s'agit, là des conceptions utopiques qui n'ont de commun qu'un mot 
avec le socialisme moderne? Nous l'avons déjà vu, Proudhon ne voulait 
être « d'aucune entreprise ou congrégation réformiste ». Il ridiculise 
les imaginations qui avaient cours dans ce temps, il se moque de ceux 



1(1) Contr. écofi., t. I, p. 49 (i"'^ édition). 



300 PORTRAITS D HIER 

qui cf oient que « le jour approche où les riches et les puissants feront 
quelque chose pour le peuple », et déclare : 

« ... Voici en deux mots, sur toutes les utopies d'organisation passées, 
présentes ou futures, ma profession de foi et mon critérium : 

« Quiconque, pour organiser Je travail, fait appel au pouvoir et au 
capital a menti, 

« Parce que l' organisation du travail doit être la déchéance du capital 
et du pouvoir (i). » 

Une bêtise, a-t-on dit ! Proudhon avait raison. Fourier attendait le 
millionnaire qui voudrait réaliser le Phalanstère ; Comte offrait à tous 
ies potentats son positivisme; les riches et les puissants firent bien 
quelque chose pour les travailleurs: ils les fusillèrent en juin 48, et ce 
ne devait pas être la seule fois. Une bêtise, allons donc! mais tout le 
programme de la classe ouvrière est résumé dans ces lignes ! C'est une 
apologie de l'action directe, et le syndicalisme ne dit pas autre chose. 



Après la publication de ce livre, Proudhon revint à Paris au 
commencement de 1847. La Révolution qui renversa le trône de Louis- 
Philippe le ramena bientôt aux problèmes politiques immédiats. 

Il publia, dès le 27 février, son journal Le Représentant du Peuple, 
qu'il avait déjà tenté de lancer un an auparavant. Il put alors dire 
librement sa pensée qui s'opposait avec vigueur à l'insuffisante phra- 
séologie des Montagnards et plus encore à l'attitude réactionnaire de 
l'Assemblée. 

Les événements placèrent tout de suite au premier plan les ques- 
tions économiques. Les pays civilisés, et surtout la France, traver- 
saient une grande crise financière; les récoltes des années 1846 et 1847 
avaient été désastreuses, les charges budgétaires augmentaient avec une 
rapidité considérable, la constitution des grandes compagnies indus- 
trielles et la construction des chemins de fer, Vagio formidable auquel 
se livraient les capitalistes sur ces valeurs, avaient diminué l'encaisse 
des banques et rendaient difficile le crédit. La Révolution de Février 
n'était pas faite pour remédier à la crise. Les possesseurs s'affolèrent, 
l'or se cacha, les banques dépourvues de fonds cessèrent d'escompter 
les effets du commerce et de l'industrie et, faute d'argent, un grand 
nombre d'entreprises fermèrent leurs portes, jetant à la rue des milliers 
de travailleurs. Les possédants, d'ailleurs, n'étaient pas fâchés de créer 
des difficultés au nouveau régime. 

Pour remédier aux effets de cette dépression économique, le gouver- 



(i) Contrad. ccon., t. II, p. 298 (i'* édition). 



P.-J. PROUDHON 301 

nement donna le cours forcé aux billets de banque. « On lui demande 
du crédit, s'écriait Proudhon, il décrète des assignats ! » D'autres mesu- 
res étaient nécessaires. Louis Blanc et les socialistes autoritaires 
réclamaient l'intervention de l'Etat, la monopolisation de la Banque et, 
pour parer au chômage, la création de ces ateliers nationaux dont on 
connaît la triste histoire. 

Proudhon comprit que seule la chute du crédit avait amené la 
suspension du travail. Pressé par des ouvriers qui lui demandaient de 
régler la question sociale, il écrivit deux brochures : la Solution du 
problème social (deux livraisons du 22 et 26 mars) et V Organisation du 
crédit (31 mars). 

Toute la question se résume pour lui dans le problème de l'échange 
et du crédit. La crise démontre que l'argent n'est rien, et la circu- 
lation tout. L'origine de cette crise se trouve dans les abus de la pro- 
priété, dans ce fait que l'or étant nécessaire à la production, le posses- 
seur de l'or peut seul donner du crédit et détient ainsi une autorité sur 
ceux qui ont besoin d'or pour produire. Puisque les capitaux se ca- 
chent, que l'argent fait défaut, il est nécessaire de se passer d'argent, 
de se débarrasser de l'intermédiaire de la monnaie en transformant le 
mécanisme de l'échange, en généralisant l'usage de la lettre de change, 
appliquée non plus à des dépôts monétaires, mais à tous les produits du 
travail qui pourraient s'échanger contre d'autres produits par l'inter- 
médiaire d'un organisme central, d'une Banque d'Echange donnant à 
tous les producteurs le crédit gratuit. 

Proudhon essayait ainsi de satisfaire à la fois son besoin de justice, 
parce qu'il voyait dans la transformation de l'échange la révolution 
sociale tout entière, et son idéal de liberté en se passant de l'Etat. Mais, 
par une contradiction assez explicable, il préconisait d'autres mesures 
qui devaient être prises par voie d'autorité: il proposait de réduire le 
loyer de l'argent, c'est-à-dire les intérêts et dividendes de toute nature, 
les fermages et les loyers, les traitements et les salaires, de proroger 
les échéances et les remboursements. Plus tard, il demandait de réduire 
l'escompte de la Banque de France en supprimant son encaisse. 

On a adressé de graves critiques à ce système, le mutuellismc . On 
a dit avec raison que Proudhon s'était mépris sur la nature de la 
monnaie dans laquelle il ne voyait qu'un signe à l'exclusion de la 
valeur intrinsèque du métal. On a justement remarqué que sa réforme 
était incomplète et vouée à l'échec parce qu'il croyait que tout le pro- 
blème social est dans l'échange et qu'il ne cherchait pas à modifier la 
production. Ces critiques sont fondées, et Proudhon devait le recon- 
naître implicitement dans son projet de Banque du Peuple. Il est 
d'ailleurs douteux que son système aurait pu réussir à solutionner la 
question dans une heure où la classe ouvrière était malhabile, sinon 
peut-être à s'emparer du pouvoir, du moins à l'organiser à son profit. 



302 PORTRAITS D HIER 

Ses idées, il eut l'occasion de les exposer encore lorsqu'il posa sa 
candidature à Paris, aux élections complémentaires du 4 juin, après 
avoir échoué aux élections générales du 23 avril. Par un manifeste 
publié le 30 mai, il exposa son programme qui était à peu de choses 
près celui de la solution, mais il y avait ajouté la suppression de la 
grande propriété par voie d'amortissement. « Voilà tout mon sys- 
tème, ajoutait-il : liberté de conscience, liberté de la presse, liberté du 
•commerce, liberté de l'enseignement, libre concurrence, libre disposi- 
tion des fruits de son travail et de son industrie, liberté à l'infini, 
•liberté absolue, la liberté partout et toujours. » Affirmation plus géné- 
reuse que logique puisqu'il faisait appel à l'intervention du pouvoir, 
cependant son idéal reprenait le dessus pour affirmer que l'Etat doit 
« se réduire peu à peu pour ne représenter que lui-même, à rien ». Il 
fut élu, étrange combinaison des électeurs, en même temps que 
Thiers et Louis-Napoléon Bonaparte ! 

La révolution de février, commencée dans l'enthousiasme, l'utopie 
et les rêves de fraternité, aboutissait à l'insurrection de juin, la plus 
formidable attaque encore dirigée par la classe ouvrière contre les 
possédants. Une terrible répression s'ensuivit. Fusillés, déportés, exi- 
lés au nombre de vingt mille, les ouvriers se turent. Proudhon prit 
vainement leur défense : « Il n'y a point de coupables, il n'y a que des 
victimes », écrivait-il le 5 juin. Un article sur le terme fit suspendre 
son journal. 

Il s'adressa alors à l'Assemblée et lui soumit une proposition ten- 
dant à la réduction de toutes les soinmes dues par les particuliers et 
par l'Etat pour attribuer les remises par moitié aux individus et au 
budget. Le 31 juillet, il développa sa thèse dans un long discours de 
trois heures et demie, demandant encore l'établissement d'un impôt sur 
le revenu très lourd visant les grandes propriétés. L'ambassadeur 
anglais Normanby nous a gardé un souvenir de la scène dont il fut 
témoin : « On entendit M. Dupin répondre : « C'est assez clair ! la 
bourse ou la vie! » Le président demandant à l'orateur d'expliquer 
ses paroles, Proudhon répondit : « Je veux dire que s'il y avait un 
refus, nous devrions nous-mêmes procéder à la liquidation en dépit de 
vous. — Vous, qui êtes-vous, alors ? » s'écrièrent de nombreuses voix. 
L'une d'elles: « Parlez-vous au nom de la guillotine? — Quand j'em- 
ploie les mots moi et vous, je personnifie moi-même dans le peuple, 
et vous dans la classe bourgeoise. » ( Cns : « C'est la guerre civile! 
c'est le 2^ juin à la tribune! (i) » Sans autre discussion, l'Assemblée 
décida de stigmatiser la proposition et les doctrines... » Par 691 voix 
contre 2 (celles de Proudhon et de son ami Greppo), les bourgeois réac- 



(i) Un anonyme s'écria : «Au Moniteur le discours ! A Charenton l'orateur ! » 



P.-J. PROUDHON 303 

tionnaires ou républicains flétrirent copieusement cette « atteinte 
odieuse au principe de la morale publique » et cet « appel aux plus 
mauvaises passions ! » Les socialistes autoritaires et étatistes qui sui- 
vaient Louis Blanc se prononcèrent contre Proudhon qui affirmait 
pour la première fois à la tribune l'antagonisme irréductible de la 
bourgeoisie et du prolétariat, la lutte des classes en un mot. Le socia- 
liste franc-comtois demeura dès lors seul avec son unique disciple, à 
l'écart de tous les groupes. 

C'est le moment d'expliquer l'attitude si mal comprise du penseur 
pendant la deuxième République. L'Assemblée était en grande majo- 
rité réactionnaire. Les démocrates, sortis amoindris des élections, 
étaient divisés en nombreuses fractions dont les pensées étaient bien 
différentes sous une étiquette commune : ils allaient des républicains 
modérés, farouches partisans de l'ordre et responsables des massacres 
d-e juin, aux socialistes autoritaires et aux amis de Blanqui et de 
Barbes, alors emprisonnés. Plus tard, ils formèrent cette démocratie 
socialiste toute imprégnée, à défaut d'idées et d'esprit révolutionnaires, 
de la grandiloquente idéologie jacobine et qui se proposait de réduire 
l'antagonisme des classes par la paix sociale. Le bon sens de Proudhon 
s'insurgeait contre ces gens qui masquaient leurs étroites conceptions 
sous des tirades empruntées au vocabulaire de 1793. Il les traitait de 
«pâtissiers» et de ((blagueurs», les ((invitait à mettre au crochet 
leur défroque parlementaire, à rengainer leur phraséologie, à cesser 
leurs tirades révolutionnaires et tout leur tintamarre de démagogues ». 
Il maintint en dépit du confusionnisme démocratique son attitude 
purement socialiste. 

Les démocrates-socialistes soulevèrent maintes disputes contre ce 
parlementaire qui ne croyait guère au suffrage universel et que les 
immortels principes ne réussissaient pas à hypnotiser. Proudhon eut 
un duel avec Félix Pyat, déclina une autre invitation que lui adressa 
Delescluze ; il s'absorbait dans sa besogne de journaliste. Au Repré- 
sentant du Peuple, saisi maintes fois et définitivement enterré en août, 
succéda Le Peuple, d'abord hebdomadaire, puis quotidien en novem- 
bre. Une grande idée et de chimériques espoirs s'étaient emparés de 
lui ; il voulait réaliser la « réforme banquière » dont il avait entretenu 
ses électeurs, en fondant une Banque du Peuple. 

Aussitôt après l'élection de Bonaparte à la présidence, il s'absorba 
dans ce projet. Les statuts d'vme société en commandite furent passés 
devant notaire le 31 janvier 1849. Proudhon reprenait les idées qu'il 
avait exposées déjà. D'après son programme, la Banque devait faci- 
liter aux producteurs l'écoulement de leurs produits par l'échange 
mutuel. Mais la libération du travail, la fin de l'iniquité sociale, ne 
pouvait pas être atteint par ce seul moyen: qui donc aurait pu pro- 
fiter du crédit de la banque sinon les producteurs, les capitalistes, 



304 PORTRAITS D HIER 

puisque les ouvriers ne possèdent pas les instruments de leur travail ? 
Aussi, pour obvier à cet ironique résultat, Proudhon fut amené a 
prévoir en même temps l'organisation de la consommation et de la 
production par deux syndicats. La banque devait procurer à tou?, les 
instruments de production, meubles ou immeubles, mais par quel 
moyen ? En les achetant aux capitalistes par des bons d'échange, 
c'était consacrer par une œuvre d'émancipation ouvrière la puissance 
économique des possédants ! Ainsi le problème de la reprise se posait 
encore tout entier. 

Proudhon avait voulu éviter la socialisation de la propriété en s'at- 
taquant au seul échange, et il avait été amené peu à peu à reconnaître 
rinsuffisance.de son système, la nécessité d'organiser la production. 
Le mutuellisme postule le socialisme (i). 

Cet essai sincère, mais incomplet, a soulevé beaucoup de railleries 
qu'il ne mérite pas. Ce que Proudhon voulait faire pour le produit du 
travail, les clearing-houses le font en quelque sorte pour les valeurs de 
banques. Le problème dont il avait essayé de donner une solution 
générale, les coopératives essaient de le résoudre par l'organisation 
des Wholesale ou des Bourses. Cela suffit à montrer l'intérêt que 
présente cette partie de l'œuvre proudhonienne, si mal connue et si 
dédaigneusement critiquée. 

L'imagination et l'enthousiasme du bon Proudhon l'illusionnaient 
sur la portée de son entreprise, mais l'expérience dont il se promettait 
tant de merveilles ne put même pas être tentée. En mars 1849, 
deux articles irrespectueux pour le prince-président le firent condam- 
ner à trois mois de prison et quelques milliers de francs d'amende. 



Comme il ne tenait guère au martyre, il se rendit en Belgique, mais 
revint à Paris où il fut reconnu et arrêté le 6 juin ; il fit la connais- 
sance de Sainte-Pélagie oii les condamnés politiques jouissaient d'un 
régime relativement agréable et dont il s'accommoda assez bien. Le 
Peuple étant mort, il fonda La Voix du Peuple où il mena pendant 
trois mois une polémique érudite contre l'économiste Bastiat. Il em- 
ploya encore la fin de cette année 1849 à écrire les Confessions d'un 
révolutionnaire. 

Proudhon bénéficiait, comme la plupart des condamnés politiques, 
de trois ou quatre jours de sortie par mois pendant lesquels il remisait 
chez le plus proche marchand de vins le gardien chargé de l'accompa- 
gner ! Ce fut le moment que choisit l'enfermé ponv prendre femme. 



(i) C'est ce que M. Aucuy, qui a consacré au système une excellente étude, a par- 
faitement démontré. Les systèmes socialistes d'échange, ch. 11 (1908). 




7J////0 ^î■"m^ -%\v 

Proudlion sur son lit de mort, par G. Courbet. 



A la fin de l'année 1849 il épousa Eugénie Piégard, jeune fille de 
mœurs sévères, peu instruite, mais d'un esprit droit et d'un cœur ai- 
mant. Leur mariage fut heureux. 

Pas plus que ses devanciers le nouveau journal de Proudhon n'avait 
les faveurs du pouvoir. De nouvelles poursuites contre La Voix du 
Peuple firent transférer l'écrivain à la Conciergerie, puis à Doullens 
où il retrouva Barbés, Blanqui, Raspail, Martin Bernard et leurs com- 
pagnons ; de là, il fut ramené à Paris pour obtenir un acquittement 
dans son procès et réintégrer enfin Sainte-Pélagie le 15 septembre 
1851. Une deuxième apparition du Peuple ne dura que quelques mois. 
En même temps, il publiait Vidée générale de la Révolution au 
Z/X" siècle. 

Il donnait au problème révolutionnaire, non sa signification politi- 
que traditionnelle, mais sa signification économique. Oui, il y a des 



3o6 PORTRAITS d'hier 

raisons suffisantes de faire une Révolution, mais comment la faire ? 
En substituant au régime des lois le régime des contrats, à l'autorité la 
réciprocité, au régime gouvernemental, féodal et militaire (ces expres- 
sions sont de Saint-Simon), im régime administratif ou industriel, en 
constituant une société qui aurait pour base, non plus une hiérarchie 
des pouvoirs politiques, mais l'organisation des forces économiques. 
« L'atelier, avait-il écrit à Pierre Leroux, fera disparaître le gouver- 
nement. )) Il remarquait que « l'idée de contrat est exclusive de celle 
de gouvernement », et développait ses idées anarchiques. 

« Ce que nous mettons à la place des lois, ce sont les contrats... 

« Ce que nous mettons à la place des pouvoirs politiques, ce sont les 
forces économiques. 

« Ce que nous mettons à la place des anciennes classes de citoyens, 
noblesse et roture, bourgeoisie et prolétariat, ce sont les catégories et 
spécialités de fonctions. Agriculture, Industrie^ Commerce, etc.. ( i) » 

Vint le Coup d'Etat. Proudhon. était justement de sortie le 3 dé- 
cembre lorsque les députés républicains cherchaient vainement à per- 
suader aux ouvriers de défendre la République meurtrière de leurs 
camarades en juin 1848. Rencontrant Victor Hugo vers la place de la 
Bastille, il lui déconseilla la lutte. Pendant que les soldats ivres fusil- 
laient les bourgeois des boulevards avec moins de fureur que ceux-ci 
avaient massacré les insurgés du faubourg Antoine, il se laissait em- 
porter par son imagination. C'est un moment de sa vie que l'on ne 
peut guère comprendre chez un révolutionnaire aussi clairvoyant. Il 
crut alors que l'état-major de canailles qui se disposait à régner au 
nom de Napoléon III allait se trouver obligé de réaliser le sociaîi.^me. 
Inconcevable mirage ! Il se prêta même à des entrevues avec de 
Morny. Sa prison finie, il publia la Révolution sociale démontrée par 
le Coup d'Etat (1858). 

Cet extraordinaire moment d'aberration ne trouve de circonstances 
atténuantes que dans la passion de Proudhon et son impatience à 
réaliser — « même en se lavant les mains avec du fumier » — les 
réformes souhaitées par lui. Il fut bien vite dégrisé. 

Libre, il emmena sa nouvelle famille dans son pays natal. Il écrivait 
toujours pour subvenir à des besoins croissants. Il était probe et ses 
scrupules l'entraînèrent à refuser un'e compensation de vingt mille 
francs qu'on lui offrit en 1853 pour le dédommager de ses démarches 
en vue de la construction d'une voie ferrée de Besançon à Mulhouse. 
Il n'avait pas cessé ses relations avec le pouvoir auprès duquel il s'en- 
tremettait en faveur des proscrits. Cette attitude lui valut des inimi- 
tiés qui se traduisirent par d'acerbes critiques à l'égard de sa Philoso- 
phie du Progrès (1853). 



(i) Idée générale, p. 259. 



P.-J. PROUDHON 307 

La même année, mettant en pratique son expérience financière, il 
publia en collaboration avec Duchêne un Manuel dit Spéculateur à la 
Bourse, où il se livrait à une critique véhémente des opérations finan- 
cières tout en cherchant le moyen d'y mettre un terme. « Il faut, di- 
sait-il, que cette situation ait une issue : ou le triomphe du système, 
c'est-à-dire l'expropriation en grand du pays, la concentration des 
capitaux, du travail, sous toutes ses formes, l'aliénation de la person- 
nalité, du libre arbitre des citoyens, au profit d'une poignée de spécu- 
lateurs insatiables, — ou la liquidation. » Proudhon demandait au 
pouvoir s'il était capable de résoudre le problème dont il indiquait 
quelques solutions réformistes : « Si oui, qu'il l'entreprenne, et nous 
sommes prêts à l'applaudir. Sinon, qu'il se taise ; laissez parler le pro- 
cureur général de la Révolution. « 

Vienne la secousse finale ! s'écriait-il. 



Un biographe réactionnaire, E. de Mirecourt, publia en 1856 une 
étude sur Proudhon. Venimeuse et diffamatoire, elle demeurera comme 
un chef-d'œuvre de calomnie jésuitique, et cependant elle dut recon- 
naître la dignité de la vie privée du penseur socialiste (i). Ne nous 
indignons pas trop ! Cette brochure infâme donna à Proudhon l'occa- 
sion d'écrire trois volumes : De la Justice dans la Révolution et dans 
l'Eglise, où il aborda enfin ses idées sur la religion (1858). 

Passionné et enthousiaste, Proudhon ne pouvait pas garder sur la 
question de Dieu et de l'Eglise l'attitude sereine et détachée des pen- 
seurs aristocrates et sceptiques comme Renan. Son atmosphère, c'était 
la bataille. Dans les Contradictions il avait écrit : « Dieu, c'est le 
mal !» Le 8 janvier 1847, comme il se faisait recevoir franc-maçon 
par une loge bisontine, à la question traditionnelle : « Que donnez- 
vous à Dieu ? » le néophyte répondit : « La guerre ! » Ce fut, parait- 
il, un beau scandale chez les chevaliers du triangle. 

Anti-religieux, il l'était devenu surtout après avoir vu l'Eglise met- 
tre sa force de domination et sa discipline au service des intérêts con- 
servateurs. Philosophe, il expliqua longuement ses idées dans un livre 
admirable, non seulement par sa thèse mais encore par les détails de la 
démonstration. Les qualités et les défauts de l'auteur s'y donnent éga- 
lement libre cours. Ses idées générales s'enchaînent avec logique, mais 
son imagination, sa pensée subtile et un peu procédurière, l'entraînè- 



(i) Il est bon d'invoquer de pareils témoignages : « La vie privée de Proudhon 
est inattaquable. Son intérieur est patriarcal. Il habite rue d'Enfer (aujourd'hui 
rue Denfert-Rochereau) un modeste appartement au rez-de-chaussée, oii tout respire 
la paix et l'ordre. » P. 50 (note). 



308 PORTRAITS d'hier 

rent souvent à rattacher à l'argumentation principale des faits ou des 
conceptions qui n'ont avec elles qu'un rapport éloigné. Un tel livre se 
prête difficilement à l'analyse. 

Nous avons vu toute l'importance que Proudhon attachait à l'idée 
de justice ; pour lui, l'établissement de rapports équitables entre les 
hommes est la raison d'être de la Société, la Justice est l'œuvre de la 
Révolution à laquelle s'oppose incessamment l'Eglise. « L'homme, en 
vertu de la raison dont il est doué, a la faculté de sentir sa dignité 
dans la personne de son semblable comme dans sa propre personne, et 
d'affirmer, sous ce rapport, son identité avec lui. La Justice est le pro- 
duit de cette faculté : c'est le respect spontanément éprouvé et réci- 
proquement garanti, de la dignité humaine, en quelque personne et 
dans quelque circonstance qu'elle se trouve compromise et à quelque 
risque que nous expose sa défense (i). » 

Proudhon n'a aucune peine à établir l'antagonisme de la Révolution 
et de l'Eglise. L'idée de justice se fonde sur le sentiment de la dignité 
humaine que le christianisme dégrade et nie. A la raison, la religion 
oppose la révélation. Le droit canon contredit le droit civil, la foi 
l'équité. L'Eglise essaie de mettre la main, par les prêtres et le confes- 
sionnal, sur le mariage, expression de la justice. Elle favorise l'injuste 
répartition entre quelques-uns de ces richesses qu'elle feint de consi- 
dérer comme méprisables et qu'elle s'ingénie cependant à capter. L'œu- 
vre de la Révolution, c'est l'émancipation et le relèvement de la per- 
sonnalité humaine, l'Eglise cherche à abêtir pour dominer. Elle répu- 
gne à l'éducation, à la science, à la philosophie ; si elle feint d'ensei- 
gner, c'est pour tromper plus sûrement. Son action nie la loi morale 
qu'elle prétend révéler. 

Il n'y a d'autre révélateur de la loi morale, pour l'homme, que sa 
conscience : « Sentir et affirmer la dignité humaine, d'abord dans 
tout ce qui nous est propre, puis dans la personne du prochain, et cela 
sans retour d'égoïsme comme sans considération aucune de divinité ou 
de communauté : voilà le droit. Etre prêt en toute circonstance à 
prendre avec énergie, et au besoin contre soi-même, la défense de cette 
dignité : voilà la Justice (2). » 

On peut nier qu'une pareille morale soit possible à fonder, on peut 
remarquer que les maximes de Proudhon sont admirables, mais im- 
puissantes à créer la conviction nécessaire ; il n'est pas permis de con- 
tester l'élévation et la noblesse d'une pareille règle de vie qui pose en 
principe la dignité humaine pour défendre le droit, la liberté, l'indé- 
pendance et le progrès. « Cette science du droit et du devoir, que 
nous cherchons partout en vain, que l'Eglise ne posséda jamais et sans 



(i) De la Justice, t. I, p. 182. 
(2) De la Justice, t. I, p. 216. 



& 



P.-J. PROUDHON 309 

laquelle il nous est impossible de vivre, je dis que la Révolution en a 
produit tous les principes ; que ces principes, à notre insu, nous régis- 
sent et nous soutiennent, mais que, tout en les affirmant du fond du 
cœur, nous y répugnons par préjugé, et que c'est cette infidélité à 
nous-mêmes qui fait notre misère et notre servitude (i). » 



L'hostilité acharnée de l'Eglise contre son œuvre prouva bien que 
Proudhon avait touché juste. De ta Justice, paru le 22 avril 1858, fut 
saisi le 28 ; le 2 juin, après qu'il eut adressé une Pétition au Sénat, 
Proudhon ^ut condamné à trois ans de prison et 4.000 francs d'a- 
mende (2). Il passa en Belgique le 17 juillet, s'installa à Bruxelles sous 
le nom de Durfort et vécut à l'écart des proscrits républicains avec 
lesquels, nous l'avons vu, il ne sympathisait pas extrêmement. Sa 
femme et ses enfants le rejoignirent à la fin de l'année et la famille 
s'installa dans une maisonnette d'Ixelles. 

Cependant, il lui fallait écrire, mais une maladie le terrassa. Sa 
santé qui n'avait jamais été très forte ne s'était pas relevée d'une 
attaque de choléra qui avait failli l'enlever en 1854. En outre, son 
épouse et ses fillettes revinrent malades de Paris. La misère entra 
dans la famille et le fier socialiste en fut réduit à accepter les services 
de quelques amis. C'est alors qu'il participa au concours ouvert par le 
canton de Vaud (Suisse) pour le meilleur mémoire sur l'impôt : il 
obtint le premier prix et les mille francs que lui rapporta son travail 
servirent à remettre un peu d'ordre dans son budget compromis. 

Le 21 mai 1861 paraissait La Guerre et la Paix. De tous les livres 
de Proudhon celui-ci a été le plus incompris. Tous les démocrates, 
tous les pacifistes s'indignèrent contre l'auteur qui ne put que s'étonner 
à son tour : « J'ai entrepris, disait-il dans une préface postérieure, 
de réhabiliter un droit honteusement méconnu par tous les juristes, 
sans lequel ni le droit des gens, ni le droit politique, ni le droit civil 
n'ont de vraie et de solide base: ce droit est le droit de la force... 
Mais je n'ai pas dit que la force fît le droit, ni qu'elle fût tout le 
droit, ni qu'elle fût préférable en tout à l'intelligence. 

» J'ai rendu hommage à l'esprit guerrier, calomnié par l'esprit in- 



(i) De la Justice, t. I, p. 170. 

(2) Voici quelques considérants du jugement : « Attendu que... il reproduit des 
attaques contre la religion, en les résumant et en les précisant ; qu'en effet il per- 
siste à représenter la religion comme extra-constitutionnelle, dépourvue d'ordres 
juridiques, n'ayant aucune doctrine morale et ne sachant rien du mariage et de la 
famille, et articule que le maintien de la religion compromettrait aux yeux de la 
société le gouvernement qui la tolérerait ; — qu'il a dans pet esprit commis le délit 
d'outrage à la morale publique et religieuse... » 



310 PORTRAITS D HIER 

dustriel; mais je n'en ai pas moins reconnu que l'héroïsme doit dé- 
sormais céder la place à l'industrie. » 

Il avait voulu démontrer la fin du règne de la guerre, et on l'ac- 
cusait de la glorifier! La méprise était possible et l'auteur pouvait 
s'en prendre à lui-même d'avoir été si mal compris. Son livre est mal 
fait et sans équilibre, écrit dans une langue toute particulière, dans un 
style souvent outrancier, et l'on comprend assez que ses contemporains 
l'aient méconnu de bonne foi. Il s'était flatté de donner une « belle 
application » de sa doctrine de la justice, mais elle surprit plutôt ! 

Malgré ses défauts qui en font le livre le plus mal composé de 
Proudhon, La Guerre et la Paix demeure une œuvre capitale. Il ne 
faudrait pas en juger avec des sentiments pacifistes ou résignés. L'au- 
teur, à sa manière, célèbre la guerre comme Darwin exposait à la 
même époque la lutte pour la vie. Plus de mièvreries sentimentales, 
de fades berquinades, de peur des coups et de la lutte! La guerre 
est un fait primordial, « sous une forme ou sous une autre, elle est 
essentielle à notre humanité ; elle en est une condition vitale, morale. » 
Vivre c'est agir, or « agir, c'est combattre ». 

La guerre est « divine » car elle est une loi du monde, comme disait 
J. de Maistre; elle est une « révélation reUgieuse », et tous les peu- 
ples guerriers ont été des peuples religieux; une « révélation de la 
justice )) : elle crée le souv€rain comme aussi bien elle sert de base à 
la démocratie, et par là elle fonde la notion du droit ; une « révélation 
de l'idéal » et de l'art; une « discipline de l'humanité », indispensable 
à son développement et qui « communique à tout, dans la société, la 
vie et la flamme » ; elle exalte la personne humaine dans tout ce 
qu'elle a de noble et de généreux: la dignité, la fierté, l'honneur, la 
vertu et le dévouement. 

Voilà, n'est-ce pas, un panégyrique qui était bien fait pour sur- 
prendre? Proudhon devait étonner bien davantage les pacifistes et les 
philosophes en leur apprenant que la guerre est un jugement rendu 
au nom de la force, et qu'il y a un droit de la force « en vertu du- 
quel le plus fort a le droit, en certaines circonstances, d'être préféré 
au plus faible ». Là-dessus, on a crié au scandale, on a déclaré que 
Proudhon identifiait la justice et la force. Laissons-le préciser: « Droit 
et force ne sont pas choses identiques... La force a son droit qui n'est 
pas le droit, tout le droit, mais qu'on ne saurait sans déraison mé- 
connaître » ; il n'est que le premier en date, et à côté de la force, le 
travail et l'intelligence, par exemple, peuvent revendiquer des droits 
aussi légitimes. 

Mais « la guerre n'est point telle dans son action que son priticipe 
et sa fin la supposent ». En réalité, dans sa forme présente, elle est 
barbarie et cruauté. Contre elle, l'intelligence, le travail, l'industrie 
aspirent passionnément à la paix. Son règne va-t-il donc durer tou- 



P.-J. PROUDHON 311 

jours? Non, car elle subit une évolution, une transformation. « L'état 
social est un état de guerre. » Dans l'état présent de la société, ces 
questions économiques l'emportent sur les questions politiques. 
Qu'est-ce à dire? Ceci, qu'aux luttes nationales succède la lutte des 
classes, et que le droit de la force ne disparaîtra pas de sitôt. N'est-il 
pas d'ailleurs le droit du nombre, c'est-à-dire le droit du peuple? 
Parce que « nous n'avons que faire pour cela de nous attaquer à la 
baïonnette et de nous tirer des coups de fusils », la guerre n'en aura 
pas moins son mot, sous cette nouvelle forme. « La démocratie in- 
dustrielle brisera au nom du droit de la force, synonyme du droit 
au travail,... la suzeraineté de l'argent... Ce sera justice; la force, une 
fois de plus, aura fait droit. » Seul le régime de la justice pourra 
alors fonder la paix que tous désirent. « L'humanité travailleuse est 
seule capable d'en finir avec la guerre, en créant l'équilibre écono- 
mique, ce qui suppose une révolution radicale dans les idées et dans 
les mœurs (i). » 

« Si M. Proudhon aimait le peuple, disait comiquement un de ses 
détracteurs, il ne chercherait pas à faire du socialisme un épouvantail, 
il le rendrait attrayant. » Il est certain qu'une conception comme 
celle que nous venons d'exposer n'a pas l'attrait des douces églogues 
pacifistes, mais elle est plus virile et plus vraie. Rien n'était plus 
étranger à ce vigoureux penseur que les jérémiades démocratiques; 
il refusa, par exemple, de souscrire au prétendu droit des nationalités 
alors en si grande faveur. 

Il combattit l'émancipation des Polonais qui oubliaient d'accorder 
à leurs malheureux serfs les droits et les libertés qu'ils revendi- 
quaient pour eux-mêmes. Il s'attaqua à Mazzini, à Garibaldi, à l'unité 
italienne qu'il critiqua quelque temps après dans la Fédération et 
l'Unité en Italie (1862). Un article le fit accuser par les Belges de 
conseiller l'annexion de leur pays à Napoléon III. Des manifestations 
hostiles éclatèrent à Bruxelles, obligeant à fuir Proudhon qui était 
en réalité opposé à cette annexion! Une détision impériale du 12 dé- 
cembre 1860 lui avait . fait remise de sa peine, aussi put-il revenir à 
Paris en septembre 1862. 

Cinq mois plus tard, s'inspirant des idées fédéralistes qu'il avait 
émises au sujet de l'unité italienne, il donna Du principe fédératif et 
de la nécessite de reconstituer le parti de la Révolution. Beau livre, 
mais mal construit encore, fait de pièces et de morceaux disparates. 
Il combattait les « hallucinations unitaires » ; au lieu des immenses 
nations qui achevaient de se créer, il aurait préféré « un faisceau 
de souverainetés garanties les unes par les autres », autonomes, et 



(i) De la Justice, t. II, p. 381. 



PORTRAITS D HIER 



dans chacune desquelles pourraient se développer librement les aspi- 
rations de chaque groupe humain, libéré de la néfaste centralisation 
administrative. Au principe de nationalité qu'il déclarait insaisissable 
il préférait la justice. 



Mais toutes les œuvres qu'il avait données depuis le début de l'Em- 
pire l'avaient écarté de la cause populaire, des intérêts immédiats des 
travailleurs et des questions politiques de l'heure. Le prolétariat ce- 
pendant ne demandait qu'à lui rendre sa confiance. 

L'Empire déclinait visiblement malgré la prospérité économique du 
pays. Les élections de 1863 avaient révélé une masse considérable 
d'opposants dans toutes les grandes villes ; l'échec partiel des can- 
didatures officielles fut pour Proudhon une grande joie, mais il se 
défiait des trente-six députés qui formaient une opposition bigarrée. 

Il était malade. Ecrire, toujours écrire ! Il s'épuisait à cette tâche. 
Quand il travaillait, c'était tout d'une pièce, d'arrache-pied, jusqu'à 
oublier dans son acharnement toutes ses autres préoccupations. Il ne 
se délassait de cette hantise que par la vie de famille, faisant chaque 
soir à sa femme et à ses deux filles la lecture de livres comme le 
Rohiiison suisse. Le i"^ janvier 1864 il fut gravement atteint de 
catarrhe et d'asthme et ne put guère recommencer à sortir qu'en 
février. 

Le peuple revenait à lui. Au moment même o\i l'on pouvait croire 
que les ouvriers l'avaient oublié, la première affirmation de la classe 
ouvrière était essentiellement proudhonienne. La prospérité de l'Em- 
pire ne s'étendait pas à tous et les travailleurs se trouvaient dans une 
situation précaire. Le coût de la vie avait augmenté dans une propor- 
tion beaucoup plus forte que les salaires; d'autre part, 1'» hausmanni- 
sation » de Paris avait bouleversé la capitale, transformant les rues 
dans lesquelles vivaient côte à côte les ouvriers et les patrons en quar- 
tiers exclusivement bourgeois, refoulant la partie laborieuse de la 
population vers les arrondissements extérieurs. Ainsi les faits appre- 
naient aux salariés que la prospérité générale n'est pas la leur, tant 
s'en faut, que leurs intérêts sont distincts de ceux de leurs maîtres 
et qu'ils formaient si bien une classe qu'ils étaient réduits à vivre à 
part. 

Pour parer à la sourde excitation des ateliers et pour détacher les 
travailleurs de l'opposition bourgeoise, le gouvernement impérial fit 
mine de les favoriser, mais, loin d'adhérer à un vague socialisme 
césarien, un certain nombre d'entre eux présentèrent à Paris, aux 
élections de 1863, des candidats ouvriers qui réussirent seulement à 
soulever un toile dans la presse d'opposition. « Est-ce que nous ne 
sommes pas citoyens au même titre? » demandaient les républicains 



P.-J. PROUDHON 313 

bourgeois. L'année suivante, ÏOpinion nationale publia le Manifeste 
des soixante pour patroner de nouvelles candidatures. 

Il est certain, quoi qu'on en ait dit, que Proudhon ne collabora pas 
à ce Manifeste, mais celui-ci représentait si bien sa doctrine qu'il 
l'approuva par une Lettre adressée « aux ouvriers de Paris et de 
Rouen », le 8 mars. 

« Il s'agit, le dirai-je, de faire comprendre à la plèbe française que 
si, en 1869, elle s'avise de gagner pour le compte de ses patrons une 
bataille comme celle qu'elle leur a gagnée en 1863-64 [en élisant des 
républicains bourgeois], son émancipation peut être retardée d'un 
demi-siècle... Ce stoïque veto, enfin lancé par nous contre de présomp- 
tueuses candidatures, n'était rien moins que l'annonce d'un nouvel 
ordre de choses, la prise de possession de nous-mêmes comme parti 
du droit et de la liberté, l'acte solennel de notre entrée dans la vie 
politique, et si j'ose le dire, la signification au vieux monde de sa 
prochaine déchéance. » 

La maladie l'accablait encore; des rechutes successives se produi- 
sirent; enfin, en aoCit 1864, il se résigna à abandonner momentané- 
ment ses travaux pour revenir dans son pays natal. Sa villégiature 
n'améliora pas son état et il en avait conscience ; au vieux bibliothé- 
caire Weiss qui l'avait connu tout jeune, il dit dans une suprême 
visite : « Je viens vous faire mes adieux. Je suis en train de mourir. 
J'étais venu, dernier espoir, respirer l'air natal, mais l'oxygène de 
nos montagnes n'a -pu changer mon état. Mes jours sont comptés. 
Je m'en retourne pour finir en paix chez moi (i). » Il était usé par le 
surmenage et l'intensité de sa pensée. Revenu à Paris, très faible et 
très las, le 14 septembre, il traina quelques mois encore puis s'étei- 
gnit le 19 janvier, jour anniversaire de sa naissance, dans son modeste 
logement de Passy. 

Sa mort fut simple, frustre et digne comme sa vie. 



Tué par son travail et son dévouement envers « ses frères et com- 
pagnons )) ouvriers, Proudhon disparut trop tôt pour applaudir aux 
grands efforts d'émancipation de la classe laborieuse. Il put voir 
cependant la naissance de l'Association internationale des Travail- 
leurs, fondée le 28 septembre 1864 au meeting célèbre de Saint-Mar- 
tin's Hall, à Londres. Mais de tels hommes ne meurent pas tout en- 
tiers; ils laissent après eux leurs œuvres, filles immortelles, et leurs 
idées prolongent leur existence au-delà de la tombe. Jamais l'influence 



(i) Ch. Thuriet. Dernier voyage de Proudhon à Besançon. 



314 PORTRAITS D HIER 

de Proudhon vivant ne fut comparable à celle qu'il exerça après sa 
mort. Il laissait d'ailleurs de nombreux travaux inédits qui furent 
publiés coup sur coup. La plus importante de ces œuvres posthumes, 
De la capacité politique des classes ouvrières (1865), arriva juste à 
point pour donner au prolétariat en voie d'organisation un commen- 
taire au Manifeste des soixante (i). 

« Citoyens au même titre! » avaient déclaré les journaux de 
l'opposition. Proudhon ne s'attarda pas à réfuter le sophisme voulu 
des bourgeois de toute école qui reprochaient aux ouvriers de n'être 
pas satisfaits de l'égalité politique, de réclamer encore et surtout l'éga- 
lité économique, sans laquelle la première n'est qu'un mot. « Oui, 
expliquait-il; les classes ouvrières ont pris conscience d'elles-mêmes 
et nous pouvons assigner la date de cette éclosion, c'est l'année 1848... 
Oui, les classes ouvrières jjossèdent une idée qui correspond à la cons- 
cience qu'elles ont d'elles-mêmes et qui est en parfait contraste avec 
l'idée bourgeoise... [Mais] sûres d'elles-mêmes et déjà à moitié éclai- 
rées sur les principes qui composent leur foi nouvelle, [elles] ne sont 
pas encore parvenues à déduire de ces principes une pratique générale 
conforme, une politique appropriée; témoin leur vote en commun avec 
la bourgeoisie, témoin les préjugés politiques de toute sorte auxquels 
elles obéissent. » 

Les travailleurs ont donc une conscience de classe, mais ils ne l'ont 
pas développée entièrement; c'est qu'ils ne viennent que de naître à 
la vie politique et qu'ils manquent d'expérience. Cette conscience 
s'opposera de plus en plus à celle de la bourgeoisie, « conscience équi- 
voque, semi-libérale, semi-féodale, qui n'a rien à dire d'elle-même», 
qui se dissout pendant que la classe ouvrière « se pose, s'affirme, 
parle de son émancipation et de son avenir». Pourquoi faut-il que 
cette affirmation hardie de l'antagonisme de deux classes soit gâtée 
par des allusions à line entente possible entre la classe ouvrière et la 
petite bourgeoisie?... 

«Je suis révolutionnaire, disait Proudhon, mais pas bousculeur ». 
Ses premiers disciples se souvinrent seulement de ce second caractère. 
C'étaient des proudhoniens, les ouvriers français qui participèrent à la 
fondation de l'Internationale. La célèbre association, « enfant né dans 
les ateliers de Paris et élevé à Londres », se partagea entre deux tefi- 
dances, celle du Conseil général où dominait l'influence de Marx, et 
celle des groupes parisiens qui suivaient les enseignements de Prou- 
dhon: au congrès de Genève (1868), les délégués français firent adopter 
leur mémoire qui constituait tm résumé assez exact de ses doctrines. 
Marx le voyait bien lorsqu'il écrivait avec aigreur à son ami Kugel- 



(i) Parmi ces livres, citons encore: Théorie de la Propriété, France et Rhin, La 
Poriiocratie, La Bible annotée, Césarisme et Christianisme, Du Principe de l'Art, etc. 



P.-J. PROUDHON 315 

mann, le 9 octobre : « Messieurs les Parisiens avaient la tête pleine des 
phrases de Proudhon les plus vides; ils parlent de science et ils ne 
savent rien; ils repoussent toute action révolutionnaire, id est résul- 
tant de la lutte des classes, tout mouvement social concentré, c'est-à- 
dire réalisable par des moyens politiques. Sous prétexte de liberté, 
d'antigouvemementalisme et d'individualisme anti-autoritaire, ces mes- 
sieurs, qui depuis seize ans endurent et ont enduré le despotisme le 
plus misérable, prônent maintenant uniquement la société bourgeoise, 
en se contentant de l'idéaliser à la Proudhon. » 

Les délégués français n'étaient, en efïe'L-, en aucune façon, révolu- 
tionnaires. Ils avaient pleine confiance dans le mutuellisme et se dé- 
fiaient de toute action violente, mais ils possédaient, malgré ce modé- 
rantisme, un sens très net de la vie ouvrière ; à Genève, ils combat- 
tirent vivement la proposition d'ouvrir l'Internationale aux intellec- 
tuels. Cette attitude fut mal vue des révolutionnaires classiques. 
Blanqui écrivait : « La proposition T... [Tolain] de n'admettre que 
des ouvriers dans l'Internationale... c'est l'abdication de toute idée 
politique et civique, le parquement des travailleurs dans une existence 
privée purement matérielle. C'est leur dégradation intellectuelle et mo- 
rale, la proclamation de leur infériorité comme caste. » Une longue 
expérience nous a appris que les réformistes proudhoniens avaient 
raison à ce sujet contre Blanqui. 

Les partisans de celui-ci ne manifestaient aucune tendresse pour 
les internationaux. Longtemps adversaires, les deux partis se retrou- 
vèrent .mélangés dans la Commune, et l'on assista à ce spectacle lo- 
gique et inattendu : les socialistes étaient les proudhoniens ; ceux qui 
n'apportaient dans ce pouvoir éphémère que des conceptions jaco- 
bines étaient leurs critiques intransigeants. 

La chute de la Commune fut la fin du proudlionisme modéré, mais 
le proudhonisme révolutionnaire entrait en scène. Dans l'Interna- 
tionale, la lutte n'était plus entre les Parisiens et Marx, mais entre 
celui-ci et Bakounine, qui représentait dans l'association les tendances 
fédéralistes contre la centralisation autoritaire du conseil. Bakounine 
avait beaucoup appris de Proudhon comme de Marx, mais la bataille 
se livrait moins entre deux doctrines qu'entre deux façons de com- 
prendre une doctrine. Pour l'auteur du Capital, la liberté n'était qu'un 
postulat abstrait, pour le révolutionnaire russe comme pour l'écrivain 
du Principe fédératif, c'était une vie, une création. Bakounine défi- 
nissait ainsi la lutte: « C'est la contradiction, devenue déjà historique, 
qui existe entre le communisme scientifiquement développé par l'école 
allemande et accepté en partie par les socialistes américains et anglais, 
d'un côté, — et le proudhonisme largement développé jusqu'à ses 
dernières conséquences, accepté par le prolétariat des pays latins. » 

Comment les fédéralistes furent exclus de l'Internaitonale aa^oni- 



3l6 PORTRAITS d'hier 

santé, il ne nous est pas possible de le dire dans le cadre de cette 
étude. On sait que la fraction exclue donna naissance à l'anarchisme, 
et il n'est pas indifférent de citer une définition que Proudhon donnait 
de son anarchie. « C'est une forme de gouvernement ou constitution 
dans laquelle la conscience publique et privée, formée par le déve- 
loppement de la science et du droit, suffit seule au maintien et à la 
garantie de toutes les libertés, où, par conséquent, le principe d'au- 
torité, les institutions de police, les moyens de prévention ou de ré- 
pression, le fonctionnarisme, l'impôt, etc., se trouvent réduits à leur 
expression la plus simple; à plus forte raison, où les formes monar- 
chiques, la haute centralisation, remplacées par des institutions lédé- 
ratives et les mœurs communales, disparaissent (i). » 

On a souvent appelé Proudhon le « père de l'anarchie ». Si la 
parenté est certaine, la ressemblance est assez contestable : sa doc- 
trine, c'est à proprement parler le fédéralisme, une dispersion plutôt 
qu'une suppression de l'autorité. 



Dégager des livres d'un auteur son système n'est jamais chose 
facile, et la difficulté s'accroît étrangement en ce qui touche à Prou- 
dhon, car ses idées justement sont loin d'être systématiques. 

« Philosophe sans cesse interrompu par les bruits du dehors, dit 
Sainte-Beuve (2), penseur et souvent logicien vigoureux et intrai- 
table, s'emportant et s'armant en toute rencontre de passion et de 
colère, avec de fortes parties de science, mais de fréquents sursauts 
d'indignation, il ne fut à sa manière qu'un grand tribun, un grand 
révolutionnaire, comme il s'appelait. » 

Jugement trop littéraire. Nous aimons Proudhon parce qu'il avait 
au plus haut point l'intuition de la vie. Sans doute, il fut incomplet: 
son extraordinaire imagination manquait d'équilibre, son intelligence 
profonde avait trop de fougue, sa science très réelle avait été amas- 
sée trop précipitamment pour qu'il l'ait pu bien digérer toute, i'em- 
portement de sa pensée l'amenait à soutenir parfois des idées outran- 
cières, mais s'il eut des défauts intellectuels, ce fut par l'excès même 
de ses facultés, parce que son cerveau était trop riche et trop fécond. 
Nous le jugeons malaisément. Pour que nous puissions l'apprécier 
avec justice, il aurait fallu que le temps fit dans son oeuvre, comme 
dans celle de tous les génies, un tri nécessaire, donnant une part à 
l'oubli, une autre à l'immortalité. 



(i) Lettre du 20 août 1864. 

(2) Sainte-Bkuve: Proudhon (1872). 



P.-J. PROUDHON 3 17 

Proudhoii a toujours été dominé par un idéal de justice et un im- 
mense besoin de liberté. 

Nous l'avons vu débuter par une attaque vivante et poussée à fond 
contre la propriété. Doit-on dire qu'il est socialiste? Il s'en défend 
dans les Contradictions; il ne l'est pas, du moins au sens que présen- 
taient les conceptions des utopistes qu'il combat et pour lesquels il 
n'a pas assez de sarcasmes. Il veut la liberté et répugne à une orga- 
nisation sociale autoritaire dont le résultat le plus certain serait 
d'annihiler l'individu. Mais la justice veut la fin de l'iniquité sociale. 
Comment, dès lors, sortir de cette contradiction? 

Le principe du mal, Proudhon le trouve, non dans la propriété elle- 
même, mais dans les abus de la propriété qu'il justifierait volontiers 
si elle était personnelle, mais dont il remarque le caractère croissant 
d'impersonnalité. Elle n'est plus qu'un pur privilège juridique impo- 
sant de lourdes redevances aux producteurs. 

Elle se manifeste par l'argent. C'est parce qu'il le possède que le 
capitaliste peut rançonner ceux qui produisent. C'est par l'échange 
que se traduisent la puissance des possédants et l'injustice économi- 
que, c'est donc sur l'échange que doivent se porter les efforts des 
réformateurs. 

Proudhon a dit que l'on pouvait agir sur l'échange sans attenter 
à la liberté. Cela est vrai, mais il a méconnu ou mal connu le phéno- 
mène de la production parce qu'il n'était pas familier avec la grande 
industrie, et il a laissé à Marx le mérite de proclamer qu' « en gé- 
néral la forme de l'échange des produits correspond à la forme de la 
production ». Aussi, le mutuellisme que des esprits rétrécis préten- 
dent opposer au socialisme contemporain, la « réforme banquière », 
le projet de Banque du Peuple, sont-ils demeurés une tentative in- 
complète et précaire de socialisation. 

Marx avait raison en dénonçant la disconvenance du mode de pro- 
duction devenu collectif et de la propriété demeurée individuelle. 
Proudhon s'arrêtait à mi-chemin dans son analyse et s'engageait sur 
une fausse voie lorsqu'il rapportait tout au régime d'inégalité causé 
par l'or. 

Sa critique demeurait imparfaite. Nous l'avons vu obligé de recourir 
dans son projet de Banque du Peuple à un essai d'organisation de la 
consommation et de la production, et aussitôt s'arrêter court, reculer 
devant le problème de la reprise des instruments de travail. Il avait 
voulu éviter la socialisation, et son système l'y ramenait infaillible- 
ment. Aussi peut-on affirmer que Proudhon est socialiste, au risque 
de déplaire à quelques esprits encroûtés. 

Pour bien comprendre les thèses proudhoniennes, il faut se rap- 
peler, comme nous l'avons remarqué, qu'il rapporte tout au contrat. 
Le « règne des contrats », qu'il appelle et qu'il prophétise, c'est 



PORTRAITS D HIER 

l'exclusion de l'idée d'autorité remplacée par celle de réciprocité. Il n'est 
pas surprenant dès lors que sa doctrine soit anti-étatiste, anti-autori- 
taire, anarchique en un mot. Elle n'a rien de commun avec celle que 
Rousseau développait dans le Contrat social, « chef-d'œuvre de jon- 
glerie oratoire ». Pour lui, le contrat n'a pas pour but d'établir un 
pouvoir, une relation de dominant à dominé, de supérieur à infé- 
rieur,, de restreindre la liberté, c'est un échange de services qui n'en- 
gage les parties que pour un temps et un objet déterminés, les laissant 
pour tout le reste indépendantes l'une de l'autre. 

Que ferait-on de l'Etat dans ce système? Proudhon s'oppose à 
toutes les formes de gouvernement, les tient toutes pour indifférentes. 
L'expérience de son temps, la vanité des révolutions politiques et des 
changements de régime lui avaient inspiré cette leçon que nous com- 
mençons à peine à comprendre. Les exemples d'incapacité et d'é- 
goïsme donnés par les républicains de 1848 aidèrent à le détourner 
de leurs « pauvretés politiques ». Il n'était pas dupe des mots et ne 
se laissait pas piper au mirage des grands principes. Il était l'adver- 
saire du suffrage universel parce qu'il trouvait absurde de donner 
brusquement le droit de vote à dix millions d'individus que leur igno- 
rance livrait à toutes les pressions réactionnaires. L'avortement mi- 
sérable des grands espoirs que février avait fait naître dans toute 
l'Europe lui apprit ce que valaient les déclamations platoniques de 
fraternité, sociale ou universelle. Contre les agneaux bêlants du paci- 
fisme, il affirma la guerre, glorifia la lutte, et revendiqua pour le 
droit de la force une place que niait un imbécile pharisaïsme. 

Il aura enfin la gloire d'avoir compris et affirmé l'existence de ce 
prolétariat en tant que classe opposée à la classe bourgeoise. 

Sans doute, son œuvre prête à bien des critiques. Sollicité par son 
imagination et par un impérieux besoin d'écrire, il a émis des idées 
qui s'écartent visiblement de ses thèses essentielles. A celles-ci d'ail- 
leurs on a pu faire beaucoup de reproches. Il a mal vu ou même 
complètement méconnu des faits sociaux très importants. Il s'est 
beaucoup trop attaché à la petite bourgeoisie, il s'est montré l'adver- 
saire des grèves, il n'a pas compris que le fait économique essentiel 
c'est la production. Par contre, il s'est laissé emporter par des illu- 
sions et des espérances excessives dans ses projets de réforme. Ses 
idées morales sont admirables, mais il a trop souvent mêlé des préoc- 
cupations éthiques à des considérations économiques où elles n'avaient 
que faire. 

Il faut l'avouer, ce que nous appelons aujourd'hui proudhonisme, 
ce n'est pas tant la doctrine du socialiste bisontin qu'une projection 
de cette doctrine dans nos préoccupations actuelles. Nous ne cher- 
chons pas chez lui un système puisqu'il n'a pas cherché à nous en 
léguer un, mais des idées qui nous permettent d'en découvrir à notre 



P.-J. PROUDHON 319 

tour (le nouvelles, mieux adaptées aux conditions de la lutte présente. 
Loin de s'en plaindre, j'imagine, Proudhon serait heureux, lui qui se 
refusait à former école et qui disait dédaigneusement .un jour: « On 
dit qu'il y a quelque part des proudhoniens, ce doit être des im- 
béciles. » 

« Un proudhonisme largement développé jusqu'à ses dernières 
conséquences, » disait Bakounine. Pourquoi pas ? Ce que nous de- 
mandons à Proudhon, c'est' moins un enseignement total que des sug- 
gestions. Son œuvre demeurera encore longtemps une mine inépui- 
sable pour les amateurs d'exégèses et les collectionneurs de défauts. 
Ce que nous trouvons en elle, ce n'est pas une leçon définitive, c'est 
la contagion de ce souffle révolutionnaire et de ce sentiment de la 
vie qu'il possédait au suprême degré ! 

Car Proudhon est bien un révolutionnaire. Il demeurera l'homme 
qui écrivait à Pierre Leroux: « L'atelier fera disparaître le gouver- 
nement )), qui déclarait encore que « l'organisation du travail doit 
être la déchéance du capital et du pouvoir », qui mettait par dessus 
toute chose la dignité et la justice. N'est-ce pas lui, d'ailleurs, qui 
refusait de se laisser embrigader dans les groupes démocratiques, qui 
revendiquait les droits du prolétariat et essayait de former un parti 
révolutionnaire purement ouvrier? 

Il eut raison contre son temps, avant son heure. Le moment est 
venu de lui rendre justice. 

Nous le comprenons mieux, maintenant que les travailleurs s'orga- 
nisent pour la conquête de leurs droits en dehors de toute préoccu- 
pation politique. Bien des idées qui paraissaient obscures et para- 
doxales en son temps sont pour nous plus claires et de plus en plus 
pleiitps de sens. L'histoire et l'expérience quotidienne ont illustré 
par d'éclatantes démonstrations ses thèses qui nous passionnent tou- 
jours et qui gardent toute leur vie, toute leur originalité. 

Vraiment, ce fut une belle figure que celle de ce paysan franc- 
comtois. Admirablement doué, il aurait pu, comme tant d'autres, 
passer à la bourgeoisie, connaître les honneurs et la gloire facile. 
Il ne le voulut pas, dès le premier jour. Fidèle à son serment, il lutta 
de toutes ses forces, avec passion, avec enthousiasme, avec colère, 
pour l'émancipation de ses frères. Il mit à leur service sa science et 
son génie. Il vécut pour eux et mourut à la tâche. Pauvre et probe, 
d'une droiture et d'une dignité que ses ennemis n'ont pu salir, il de- 
meure un des plus grands parmi ceux qui travaillèrent à l'œuvre de 
libération ! 

Maurice Harmel. 



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VOOlû 1909 

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